17
Le lendemain après-midi, mon père paya sa note au tenancier Ishaq, qui prit l’argent en déclarant :
— Qu’Allah vous couvre de bienfaits, cheikh Folo, et vous rende vos bontés avec la même générosité.
Mon oncle distribua au personnel de l’auberge des sommes en petite monnaie, ces pourboires connus dans la langue farsi sous le nom de bakhshish. Celui qui reçut de sa part le montant le plus élevé fut le masseur du hammam qui lui avait fait connaître le baume dépilatoire. Le jeune homme le remercia en ces termes :
— Qu’Allah vous préserve de tous les dangers et vous conserve toujours souriant.
Puis tout le personnel se groupa sur le seuil autour d’Ishaq pour nous saluer, aux cris de : « Qu’Allah aplatisse la route devant vos pas ! », « Qu’il vous fasse voyager sur un tapis de soie ! » et beaucoup d’autres du même acabit.
Notre route progressa donc en direction du nord, le long de la côte levantine, que nous gardâmes en vue tout au long de notre voyage et qui ne changea guère de physionomie : des dunes d’un brun grisâtre, et, derrière elles, d’autres collines de même teinte, juste troublées d’une occasionnelle hutte de boue séchée ou d’un petit village, à peine perceptibles dans le paysage. Les cités que nous dépassâmes étaient un peu plus visibles, chacune d’elles possédant un château croisé. La plus vaste, vue depuis la mer, fut celle de Beyrouth, car placée sur une avancée de terre et d’une certaine étendue. Cependant, je la jugeai encore moins impressionnante qu’Acre.
Mon père et mon oncle occupèrent leur temps à bord à dresser la liste des vivres et autres équipements qu’il nous faudrait acheter à Suvediye. Pour ma part, je tuais le temps en discutant avec l’équipage. La plupart des marins étaient anglais, ce qui ne les empêchait pas de parler le sabir des voyageurs et des marchands. Quant aux frères Nicolas et Guillaume, ils ne cessaient de bénir Dieu de leur avoir permis de quitter Acre et ses turpitudes, et ce thème revenait chez eux comme une ritournelle sans fin. Ce qui semblait les avoir, et de loin, le plus choqués était le comportement peu chaste des clarisses et des carmélites. Pourtant, à ce que je pus entendre, leur aigreur s’apparentait davantage à la frustration de soupirants éconduits ou de maris froissés qu’à une authentique affliction chrétienne. Dans le souci de ne point paraître irrespectueux à l’égard de leur noble vocation, je ne m’épancherai pas plus sur le sentiment que m’inspiraient ces deux frères. Ils désertèrent notre expédition avant même que nous quittions Suvediye.
La cité était modeste et ne payait pas de mine. À en juger par les ruines qui l’entouraient, Suvediye avait perdu de la superbe qu’elle avait pu avoir à l’époque romaine, ou plus tôt encore, lorsque Alexandre y avait débarqué. Il n’y avait pas à chercher bien loin la raison de son étiolement. Bien que notre bateau ne fût pas des plus imposant, il dut mouiller assez loin de la petite baie portuaire, et les passagers que nous étions furent emmenés en yole sur le rivage tant le port était ensablé des alluvions limoneuses de l’Oronte. J’ignore si Suvediye fonctionne encore en tant que port maritime, mais, à cette époque, il paraissait déjà clairement condamné à terme.
En dépit de son aspect peu avenant et de ses maigres perspectives d’avenir, la cité était peuplée d’Arméniens qui se considéraient visiblement comme égaux, voire supérieurs aux habitants de Venise ou de Bruges. Bien qu’il n’y eût qu’un seul autre bateau à l’ancre lorsque nous arrivâmes, les officiels du port se comportaient comme si celui-ci était encombré d’innombrables vaisseaux, requérant tous la plus scrupuleuse attention. Un gros et gras inspecteur arménien fit irruption, l’air affairé, les bras encombrés de papiers, alors que notre petit groupe de cinq voyageurs se préparait à débarquer. Il insista pour nous compter (oui, nous étions bien cinq) puis dénombra un à un tous nos paquets et bagages, couchant scrupuleusement ces chiffres sur un registre. Il nous laissa enfin partir avant de se mettre à importuner le capitaine anglais d’innombrables renseignements à consigner sur ses formulaires, au sujet de la cargaison, de son origine, de sa destination, et tutti quanti.
Il n’y avait aucun château croisé à Suvediye, aussi, nous frayant un difficile chemin au milieu des mendiants et de la foule, nous nous dirigeâmes droit sur le palais de l’ostikan, ou gouverneur, pour lui présenter nos lettres du prince Edouard. C’est par pure charité que je qualifie sa résidence de palais. Ce n’était en réalité qu’un bâtiment d’aspect minable, dont le seul titre de gloire était son étendue et sa hauteur puisqu’il s’élevait sur deux étages. Après qu’une suite harassante de plantons, de gardes et de sous-officiers eurent sévèrement fait étalage de leur importance en nous faisant consciencieusement attendre, déployant avec zèle le plus fastidieux cérémonial, nous finîmes par être introduits dans la salle du trône du palais. Si je l’appelle salle du trône, c’est là aussi par pure charité, ce dernier consistant essentiellement en un daiwan, un amoncellement de coussins sur lesquels l’ostikan se prélassait. En dépit de la chaleur ambiante, il ne cessait de se frotter les mains au-dessus d’un brasier de charbons ardents placé devant lui. Dans un coin, un jeune homme assis sur le sol se taillait à l’aide d’un couteau les ongles des orteils. Ceux-ci devaient être d’une taille conséquente, à en juger par le bruit sonore qu’ils faisaient au moment où ils étaient sectionnés, puis lorsqu’ils tombaient au sol après une aléatoire course aérienne dans la pièce.
Le nom passablement ronflant de l’ostikan, Hampig Bagratunian, était sans doute, hélas, ce qu’il avait de plus remarquable. Petit, ratatiné, il était privé, comme la plupart des Arméniens, de cou, l’arrière de la tête prolongeant presque à la verticale le haut de son dos. Il avait tout juste l’air de ne rien gouverner du tout, aussi insignifiant, dans sa pompe factice et son apparence faussement grandiloquente, que les commis et assistants qui nous avaient conduits jusqu’à lui. Contrairement aux Arabes et aux Juifs qui se conforment aux obligations d’hospitalité de leur religion, ce chrétien arménien nous reçut avec un ennui non dissimulé.
Après avoir lu la lettre, il déclara en sabir :
— Sous prétexte que je suis, comme eux, un monarque souverain, déclama-t-il nonchalamment, gonflant ainsi son rang au degré royal, n’importe quel autre prince se croit autorisé à se débarrasser d’un ennui en le rejetant sur moi.
Poliment, nous gardâmes le silence. Un ongle de pied jaillit : tchac.
L’ostikan Hampig poursuivit :
— Vous débarquez ici à la veille du mariage de mon fils (il nous indiqua le coupeur d’ongles) alors que j’ai d’innombrables autres préoccupations : des invités venus de tout le Levant, qui tentent d’éviter de se faire massacrer en chemin par les Mamelouks, les festivités de la cérémonie à organiser, sans compter...
Il énuméra une impressionnante liste de soucis, auxquels il ne manqua pas d’ajouter, pour conclure, notre propre arrivée. Son fils se coupa bruyamment un dernier ongle, puis leva les yeux et dit :
— Attends, père.
Coupé dans son récital, l’ostikan se tourna vers lui :
— Oui, Kagig ?
Kagig se leva de l’endroit où il était assis, mais n’adopta pas pour autant la station debout. Au lieu de cela, il se mit à arpenter la pièce, penché en avant, comme pour mieux nous faire admirer la platitude de l’arrière de son crâne. Il ramassa quelque chose, et je compris que, pour une obscure raison, il tenait absolument à récupérer ses ongles éparpillés au sol. Bien que très absorbé dans cette importante opération, il trouva malgré tout le temps de glisser à son père, par-dessus son épaule :
— Ces étrangers ont amené avec eux deux hommes d’Église.
— Je le vois bien, oui ! répondit-il, agacé. Et alors ?
L’un des croissants cornés avait atterri près de mon pied. Je le récupérai et le tendis à Kagig. Il hocha la tête, apparemment très satisfait d’avoir recueilli ses rognures, et s’affala aux côtés de son père sur le daiwan, jetant ses déchets cornés dans le brasero fumant.
— Voilà, s’exclama-t-il soulagé. Ainsi, aucun sorcier ne pourra les utiliser pour me jeter un sort !
Ces satanées pelures d’ongles ne semblaient pas déterminées pour autant à disparaître discrètement : elles continuèrent de crépiter et de siffler parmi les charbons ardents.
— Que veux-tu dire avec ces hommes d’Église, mon fils ? demanda de nouveau Hampig, tapotant d’un geste paternel l’encolure aplatie de son rejeton.
— Eh bien, nous avons déjà le vieux Dimirjian pour conduire la messe..., commença nonchalamment Kagig. Mais n’importe quel paysan se contente généralement d’un seul prêtre pour célébrer sa messe de mariage. Supposons que moi, je puisse en avoir trois...
— Hum, approuva son père, tournant les yeux vers les frères Nicolas et Guillaume, lesquels se tenaient raides et droits, le toisant d’un regard hautain. Cela ne ferait certes qu’amplifier le faste de la cérémonie...
Il ajouta à l’attention de mon père et de mon oncle :
— Il se pourrait, finalement, que vous ne soyez pas si importuns que cela. Ces deux clercs que vous avez là sont-ils habilités à conférer le sacrement du mariage ?
— Certainement, Votre Excellence, répondit mon père avec obligeance. Ce sont des frères prêcheurs.
— Aussi pourraient-ils sans doute assister Dimirjian, l’évêque métropolitain, en tant qu’acolytes suffragants lors de la cérémonie. Ils devraient se sentir honorés, du reste, que cette participation leur soit offerte. Mon fils épouse une pshi, une princesse des Adighei. Ceux que vous appelez les Circassiens.
— Ce peuple est renommé pour sa beauté, intervint mon oncle. Mais est-il pour autant... chrétien ?
— La fiancée de mon fils a reçu de Dimirjian, l’évêque métropolitain en personne, l’éducation requise, suivie de la confirmation et de la première communion. C’est à présent une parfaite chrétienne.
— Une très belle chrétienne, du reste, fit goulûment Kagig, faisant claquer ses lèvres rouges et tremblotantes. Les gens se figent dans leurs pas quand ils l’aperçoivent, y compris les musulmans, ces infidèles. Et tous remuent la tête pour remercier le Créateur d’avoir engendré une créature telle que la pshi Seosseres.
— Eh bien ? nous interrogea Hampig. Le mariage a lieu demain.
— Je ne doute pas que les frères ici présents se sentent flattés de pouvoir vous apporter leur concours, avança doucement mon père. Que Votre Excellence daigne me l’ordonner, et je leur présenterai votre requête.
Les deux ecclésiastiques semblaient indignés au plus haut point qu’on ne leur eût pas personnellement adressé la parole au cours de la conversation, mais ils n’élevèrent pas d’objection au projet.
— Bon, articula l’ostikan d’un air satisfait. Nous aurons donc la présence de trois hommes d’Eglise lors des noces, dont deux venus de loin. Voilà qui ne manquera pas d’impressionner mes invités tout comme mes sujets. À cette condition, messieurs, vous pourrez...
— Nous resterons ici, à Suvediye, pour assister aux noces royales, coupa oncle Matteo, glissant au passage le ronflant adjectif. Cependant bien sûr, il nous faudra continuer notre voyage juste après.
Aussi, je pense que Votre Excellence aura, dans ce délai, veillé à nous aider à compléter notre équipement en montures et autres vivres.
— Eh bien... euh... oui, évidemment, dut concéder Hampig, un peu bousculé de se voir imposer quelques conditions en échange.
Il sonna vigoureusement de la main une cloche, et l’un de ses subalternes fit son entrée.
— Messieurs, voici mon majordome. Arpad, vous conduirez ces messieurs à leurs appartements, puis vous présenterez les deux frères à l’évêque métropolitain et accompagnerez ces nobles visiteurs au marché afin de leur apporter toute l’aide dont ils pourront avoir besoin.
Il se tourna ensuite vers nous.
— Très bien, donc. Messieurs, je vous souhaite la bienvenue à Suvediye et vous invite officiellement à vous joindre au royal mariage ainsi qu’à toutes les festivités qui l’entoureront.
Arpad nous conduisit à deux chambres de l’étage, une pour nous, l’autre pour les frères. Dès que nous eûmes déballé ce qui nous suffisait pour un bref séjour, nous redescendîmes, récupérâmes les deux frères et partîmes à la rencontre du métropolitain Dimirjian. C’était un vieil homme imposant, dont le profil étonnant faisait oublier l’effacement de son cou : un nez massif, une mâchoire inférieure aussi puissante que protubérante, des sourcils en visière et de longues oreilles charnues. Dès qu’il eut pris en charge les deux frères afin de les initier au minutieux cérémonial du lendemain, mon père, mon oncle et moi suivîmes le majordome Arpad en direction du marché de Suvediye.
— Vous devriez vous habituer à l’appeler du nom de bazar, expliqua-t-il, très obligeant. C’est le mot farsi que l’on utilise, ici comme dans tout l’Orient. Vous venez vous approvisionner à la bonne période, le mariage ayant attiré des marchands de toutes parts, pourvus d’un grand choix d’articles. Mais je ne saurais trop vous conseiller de me laisser vous aider, pour le marchandage des denrées. Dieu sait combien les commerçants arabes peuvent être roublards et escrocs, mais les Arméniens sont si incroyablement plus sournois encore que seul un Arménien ose traiter avec eux. Là où des Arabes ne vous auraient laissé que la peau sur les os, les Arméniens, eux, vous auront entièrement dépecés.
— L’essentiel, pour nous, ce sont les animaux de bât, annonça mon oncle. Ils pourront nous transporter, et nos bagages avec.
— Je vous suggère de choisir des chevaux, glissa Arpad. Vous pourriez être amenés à en changer plus tard pour des chameaux, lorsque vous traverserez de vastes étendues désertiques. Mais, pour l’instant, vu que votre prochaine destination, Bagdad, ne représente pas un trop rude voyage, des chevaux seront plus rapides et sans doute plus faciles à diriger que des chameaux. Des mules seraient certes encore supérieures, mais je doute que vous souhaitiez mettre aussi cher.
Dans la majeure partie de l’Orient comme dans notre Europe civilisée, la mule, animal d’un caractère aimable et docile, aussi intelligent que raisonnable, est la monture préférée des hommes et des dames de la haute société. De ce fait, le moindre éleveur de mules demande sans rougir de ses animaux des prix exorbitants. Mon père et mon oncle en convinrent, il faudrait se débrouiller avec des chevaux.
Nous visitâmes donc plusieurs corrals entourés de cordes aux alentours du bazar, où l’on trouvait à vendre toutes sortes de bêtes à monter ou de bât : mules, ânes et chevaux de toutes races, du plus raffiné pur-sang arabe au plus lourd cheval de trait, ainsi que des chameaux et leurs cousins, des coureurs au poil lisse et soyeux que sont les dromadaires. Après avoir examiné nombre de chevaux, mon père et mon oncle en sélectionnèrent cinq (deux hongres et trois juments) à la fois solidement charpentés et d’apparence saine. Bien que moins massifs que les animaux de trait, ils n’avaient rien de l’élégance racée des pur-sang arabes.
L’achat de cinq montures exige cinq marchandages distincts. C’est là, dans ce bazar de Suvediye, que j’assistai à cette procédure dont je finirais un jour par être écœuré, à force de l’avoir pratiquée dans chaque bazar de l’Orient. C’est la curieuse façon orientale d’opérer un achat. Bien que, cette fois, Arpad s’en chargeât pour nous, l’affaire fut longue et ennuyeuse.
Arpad et le vendeur de chevaux joignirent leurs mains droites en gardant le bras tendu, laissant pendre jusqu’au sol leurs longues manches comme des rideaux qui les isolaient des regards extérieurs ; dans tous les bazars traînent en effet des badauds qui n’ont d’autre occupation que d’espionner la façon dont les autres traitent leurs affaires. Après quoi, chacun son tour frappa la main cachée de l’autre de ses doigts, le vendeur pour indiquer son prix de vente de base, l’acheteur pour fixer le prix qu’il ne dépasserait pas. Bien que j’aie appris, depuis, le fonctionnement subtil de ces annonces, je ne vous assommerai pas de leur fastidieuse complexité. Qu’il vous suffise de savoir que le premier commence par indiquer d’abord s’il s’agit d’unités, de dizaines ou de centaines, avant d’en préciser dans un second temps le nombre, un triple signal signifiant selon le cas trois, trente ou trois cents, etc. Le système permet d’indiquer des fractions ainsi que les valeurs relatives des monnaies si vendeur et acheteur n’utilisent pas la même, l’un parlant en ducats, l’autre par exemple en dinars.
Au fil des étapes, le vendeur de chevaux baissa peu à peu le montant de sa demande, tandis que le majordome augmentait graduellement son offre. De cette façon, ils passèrent en revue toute la gamme des prix, des plus raisonnables aux plus prohibitifs que l’on pût concevoir. En Orient, les différents prix ont des noms variés : on parle ainsi du petit prix, du prix royal, du prix de ville, du beau prix, du prix fixé, du bon prix... Il y en a ainsi une infinité ! Lorsqu’ils eurent trouvé un montant acceptable par les deux parties pour le premier cheval, il leur fallut répéter la manœuvre pour les quatre suivants, et, dans chaque cas, le majordome dut se concerter avec nous par intervalles, de façon à ne pas excéder la limite de nos moyens.
Chacune de ces opérations aurait parfaitement pu se traiter à haute voix, mais cela ne se fait jamais ainsi. La confidentialité de la méthode des mains et des manches profite à la fois au vendeur et à l’acheteur, dans la mesure où personne ne peut savoir quel était le prix de départ et celui finalement conclu. Un acheteur peut ainsi faire baisser un vendeur jusqu’à un prix qui lui paraîtrait honteux s’il était rendu public, mais il acceptera de s’y résoudre sachant que nul futur client ne pourra le connaître et en tirer avantage. De même, l’acheteur assez motivé par un achat pour qu’il n’ait pas trop envie de barguigner sur le prix pourra le payer sans craindre d’être considéré comme un panier percé par d’éventuels spectateurs de la transaction.
Nos cinq montures ne furent finalement négociées qu’à la tombée du jour, ne nous laissant pas le temps d’acheter des selles, ni quoi que ce soit d’autre. Il nous fallut rentrer au « palais » et passer par le hammam afin de nous nettoyer avant de revêtir nos plus beaux habits en vue du repas du soir. Ce serait le traditionnel banquet réservé aux hommes, nous expliqua Arpad, qui sied à la veille de tout mariage. Tandis que l’on nous massait au hammam, mon père confia à mon oncle, un brin d’anxiété dans la voix :
— Matteo, nous allons devoir offrir un cadeau pour honorer la cérémonie, soit à l’ostikan, soit à son fils, soit à sa fiancée, si ce n’est à chacun d’eux. Je n’arrive pas à trouver ce qui pourrait convenir. Pire, je ne vois guère ce que pourrait nous permettre notre budget. Nous avons payé cher nos montures, et il nous reste de nombreuses marchandises à acheter.
— Ne crains rien. J’y ai déjà pensé, assura mon oncle, toujours aussi confiant. J’ai jeté un coup d’œil dans la cuisine où ont lieu les préparatifs du banquet. Comme colorant et condiment, les cuisiniers utilisent ce qu’ils m’ont indiqué être du safran, mais je l’ai goûté, et crois-moi si tu veux, jamais je n’en ai connu de pire. C’est un sous-produit qui n’a rien à voir avec le nôtre. Nous allons donc faire présent à l’ostikan d’une brique de notre beau safran doré, il l’appréciera bien plus que tous les bibelots clinquants qu’on va lui offrir de toutes parts.
Malgré sa relative décrépitude, le palais possédait une salle à manger de taille respectable, et, ce soir, elle était bienvenue au vu de la foule incroyable que représentait à elle seule la gent masculine parmi les invités de l’ostikan. Ils étaient pour la plupart arméniens et arabes, les premiers incluant les proches et les relations plus ou moins éloignées de la « royale » famille Bagratunian, auxquels venaient s’ajouter la domesticité du palais, les membres officiels du gouvernement, ce que je supposai représenter la noblesse de Suvediye et d’autres visiteurs encore, venus de petite Arménie ou du reste du Levant. Tous les Arabes semblaient appartenir à la tribu des Avedi qui devaient être fort nombreux, car tous prétendaient en être des cheikhs d’un rang plus ou moins élevé. Nous n’étions pas pour notre part les seuls étrangers, toute la famille circassienne de la fiancée étant venue pour l’occasion des montagnes du Caucase. Je puis ici l’affirmer, ces Circassiens étaient en effet – comme le veut leur réputation – des gens d’une beauté stupéfiante, de loin les plus admirables de ceux qui se trouvaient ici rassemblés.
Le banquet comprenait en fait deux repas séparés, servis simultanément, composés d’un nombre impressionnant de plats. Ceux qui nous furent servis, à nous et aux chrétiens d’Arménie, étaient les plus variés, puisque non limités par une quelconque des superstitions infidèles. Ceux présentés aux musulmans devaient en revanche exclure les nombreuses viandes proscrites par le Coran : le porc, bien sûr, les coquillages, mais aussi tous les animaux vivant dans un trou, qu’il soit dans le sol, dans un arbre ou sous la boue du fond des mers.
Je ne fis pas particulièrement attention à ce que les Arabes purent manger, mais je me souviens que notre plat principal, à nous les chrétiens, fut un jeune chameau farci d’un agneau lui-même farci d’une oie, laquelle était fourrée de porc émincé, de pistaches, de raisin, de pignons et de diverses épices. Le tout était accompagné d’aubergines farcies, de marrows farcis et de feuilles de vigne farcies. Comme boisson, on nous servit des sharbats faits de neige encore glacée, laquelle avait été ramenée de Dieu sait où par Dieu sait quels moyens et à Dieu sait quel coût. Ceux-ci diversement parfumés – au citron, à la rose, au coing ou à la pêche – et tous aromatisés de nard et d’encens. Comme desserts, il y eut des pâtisseries fourrées au beurre ou au miel aussi croustillantes que des nids d’abeilles, et une pâte appelée halwah faite d’amandes pilées, des tartes au citron et des petits gâteaux fabriqués, aussi incroyable que cela puisse sembler, à partir de pétales de rose et de fleurs d’oranger, ainsi que des dattes fourrées aux amandes et aux clous de girofle. Il y avait également l’inégalable qahwah, des vins aux teintes variées et d’autres liqueurs alcoolisées.
Ces breuvages grisèrent rapidement les chrétiens, et les Arabes comme les Circassiens ne furent pas longs à suivre. Il est bien connu que le Coran des Arabes leur interdit de boire du vin, mais ce que l’on sait moins, c’est que beaucoup de musulmans respectent strictement cette loi, c’est-à-dire à la lettre. Je m’explique. Le vin devant être, à l’époque où le prophète Mahomet écrivit le Coran, la seule boisson alcoolisée existante, il ne lui vint pas à l’idée de prohiber par avance toute boisson ou substance grisante qui pourrait être découverte par la suite. De sorte que de nombreux musulmans, même scrupuleusement respectueux de la religion en général, se sentent autorisés (lors des fêtes, en particulier) à boire tout ce qui, à la différence du vin, ne provient pas du raisin des vignes, ainsi qu’à mâcher cette herbe qu’ils appellent des divers noms de haschisch, banj, bhang ou ghanja, qui crée une ivresse au moins aussi forte que celle du vin.
Ce banquet nocturne était pourvu de boissons fort excitantes auxquelles le Prophète n’aurait jamais songé, comme ce liquide couleur d’urine appelé abijau, obtenu à partir de grain fermenté, ou l’araq, sorte de jus de dattes pilées, ou encore comme la boisson nommée medhu, une essence de miel, le tout agrémenté de boulettes de haschisch à mâcher. Les Arabes et les Circassiens, à l’exception d’une poignée de saints hommes âgés, eurent tôt fait de se retrouver dans un état aussi fumeux, enjoué, démonstratif, voire larmoyant que les chrétiens. Pas tous, cependant, puisque si mon oncle eut vite l’esprit troublé au point d’avoir envie de chanter, mon père et moi-même ainsi que les frères restâmes totalement sobres.
Il y avait là une bande de musiciens ou d’acrobates, difficile de discerner ce qu’ils étaient, car ils exécutaient d’ahurissantes cabrioles, des tours et des contorsions tout en jouant. Ils se servaient de binious, de tambours et de luths à long manche, et j’aurais volontiers qualifié leur musique d’infâme miaulement si je n’avais pas trouvé si spectaculaire de parvenir à jouer tout en faisant des sauts périlleux, en marchant sur les mains et en bondissant sur les épaules les uns des autres.
Les invités étaient agenouillés, accroupis ou à moitié allongés sur les coussins des daiwans autour des nappes du dîner qui couvraient chaque mètre carré du sol, à l’exception d’étroites allées où serveurs et domestiques se mouvaient comme recroquevillés, avançant en canard. Par groupes, les invités se levaient les uns après les autres afin d’aller offrir à l’ostikan et à son fils, assis sous un dais qui dominait légèrement la salle, les présents qu’ils avaient apportés pour l’occasion. Ils s’agenouillaient, puis inclinaient la tête et élevaient vers eux du bout de leurs mains des aiguières, des plateaux et des assiettes en or ou en argent, des broches de diamant, des tiares ou de riches médaillons, des étoffes de soie brodées d’or et quantité d’autres objets précieux.
Je découvris cette nuit-là que, dans les contrées orientales, le récipiendaire d’un cadeau ne doit pas se contenter, en le recevant, de simples remerciements, mais doit offrir en retour à son bienfaiteur un cadeau d’une aussi grande valeur. J’allais assister de plus en plus souvent à ce genre d’échange, et il m’arriva plus d’une fois de voir repartir un donataire avec un cadeau d’une valeur incalculablement supérieure à celui qu’il avait lui-même offert. Mais cette nuit-là, ce fut l’amusement qui l’emporta. Car l’ostikan Hampig, ayant une âme de commis, se soumettait à la coutume en offrant tout simplement à chaque nouveau donateur un cadeau prélevé dans la pile d’objets fraîchement offerts par d’autres. Cela revenait ni plus ni moins qu’à une redistribution des cadeaux, si bien qu’au final les invités repartaient chez eux avec ce qu’ils avaient apporté ou le cadeau de quelqu’un d’autre.
Hampig ne fit qu’une exception à cette pratique, lorsque notre tour fut arrivé de nous lever et d’avancer vers le dais. Comme l’avait prévu mon oncle, l’ostikan fut si transporté de joie en recevant notre brique de safran qu’il commanda à son fils Kagig de se lever et d’aller nous chercher quelque chose de vraiment extraordinaire. Kagig revint avec trois objets qui pouvaient sembler au premier coup d’œil assez quelconques, tout comme peut l’être au départ une brique de safran.
Cela ressemblait tout bonnement à trois petites bourses de cuir. Mais lorsque Hampig les tendit révérencieusement à mon père, nous constatâmes qu’il s’agissait de petites poches de musc du chevrotain des montagnes, étroitement empaquetées avec quelques grains de la précieuse substance que produit cet animal. Ces trois poches nous furent offertes avec de longues lanières de cuir, pour une raison que Hampig nous expliqua en ces termes :
— Si vous connaissez la valeur de ces bourses, messieurs, vous les fixerez avec soin derrière vos propres testicules et les mettrez ainsi, dans cet endroit protégé, à l’abri de toute convoitise au cours de votre voyage.
Mon père remercia sincèrement notre donateur de son présent, et mon oncle se lança dans un extravagant discours de gratitude qui aurait pu durer éternellement s’il n’avait été saisi d’une grosse quinte de toux. Je ne mesurai pas pleinement la valeur de ce cadeau, ni combien il était inattendu de la part d’un esprit aussi étroit que celui du sieur Hampig, jusqu’à ce que mon père me précise que les trois petites bourses pleines de musc que nous avions reçues équivalaient à la somme totale dépensée ce jour-là au bazar.
Quand nous eûmes fini de saluer l’ostikan et quitté le dais, son fils s’approcha en vacillant et se joignit à nous autour de notre nappe. Nous nous trouvions bien sûr assez loin du dais d’honneur, au milieu d’invités de rang moindre et d’aspect quelque peu barbare, peut-être étaient-ce des relations du marié originaires d’une région pauvre. Kagig, qui était depuis un moment aussi saoul que n’importe qui d’autre dans la salle, entreprit de nous expliquer assez laborieusement qu’il souhaitait venir s’asseoir avec nous parce que sa fiancée nous ressemblait plus qu’à lui-même ou à toute autre personne de son peuple. Circassienne de naissance, Seosseres était claire de peau, décrivit-il, avec des cheveux noisette et des traits d’une beauté incomparable. Ainsi lancé, il commença à s’étendre longuement sur la splendeur de sa promise : « Elle est plus belle que la lune ! » comme sur sa gentillesse : « Elle est plus aimable qu’un vent d’ouest. » Elle était aussi « plus douce que la fragrance de la rose » et possédait un nombre considérable d’autres vertus.
— Elle est âgée de quatorze ans, cela pourrait sembler un peu tard pour un mariage, mais elle est aussi vierge qu’une perle que l’on n’aurait jamais percée ni enfilée. Elle est instruite et peut discourir sur quantité de sujets sur lesquels moi, oui, même moi je ne connais absolument rien. La philosophie, la logique, les Canons de la médecine du grand Avicenne, les poèmes de Majnoun et de Leila, les mathématiques, la géométrie, l’algèbre...
Pour être franc, je pense que tout l’auditoire doutait comme moi qu’elle fût aussi sublime. Si tel avait été le cas, pourquoi aurait-elle accepté d’épouser un Arménien mal dégrossi aux lèvres rosâtres et gélatineuses, ayant la tête collée aux épaules et juste bon à préserver ses ongles de pieds des sorciers ? Il faut croire que le doute était peint sur nos visages et que Kagig finit par le remarquer, car il se redressa à grand-peine sur ses pieds, tituba à travers la salle et monta d’un pas lourd à l’étage, afin de sortir la princesse de la chambre où elle se trouvait isolée. Lorsqu’il l’entraîna jusqu’en bas, la tirant par l’un de ses poignets, elle tenta, avec toute sa modestie virginale, de résister, tout en essayant en même temps de ne pas trop faire preuve d’insoumission, comme il sied à une femme envers son mari. Il l’amena au milieu de la salle, en face des invités, et arracha le tchador qui lui couvrait le visage.
Si une partie des invités n’avaient pas été accaparés par les viandes posées devant eux et si la plupart n’avaient pas été largement abrutis par l’alcool, quelqu’un serait sans doute intervenu pour empêcher ce rustre d’agir aussi grossièrement. Cette façon de forcer la jeune fille à se dévoiler provoqua certes plus d’un murmure réprobateur parmi les invités, et même quelques grondements parmi les hommes qui la connaissaient. Quelques pieux musulmans âgés se couvrirent le visage, pendant que de vénérables anciens chrétiens détournaient les yeux. Mais le reste de l’assistance, bien que déplorant unanimement le manque de savoir-vivre de Kagig, n’eut qu’à se délecter de son résultat. Car la pshi Seosseres était, la chose était indéniable, une magnifique représentante de ce peuple si réputé pour sa beauté.
Ses cheveux étaient longs et délicatement ondulés, sa silhouette d’une grâce à vous couper le souffle, son visage si ravissant qu’il rendait inutile les traits de khôl autour de ses yeux et le jus de baies rouges qui relevait l’incarnat de ses lèvres. Sa peau claire rosit d’embarras, et elle ne nous laissa que très fugitivement admirer l’éclat brun pourpré de ses prunelles, avant de les baisser et de les maintenir de la façon la plus charmante fixées au sol. Cela ne nous empêcha pas de continuer de dévorer du regard la fraîcheur d’albâtre de son front sans défaut, la longueur recourbée de ses cils, la perfection frémissante de son nez, le dessin charnu et provocant de ses lèvres, et l’incroyable délicatesse de sa chair. Kagig la tint ainsi exposée durant une bonne minute au moins, tout en secouant la tête d’un air extasié et en effectuant de ridicules moulinets de bras pour la présenter au public, en un mouvement obscène. Soudain, dès qu’il lui lâcha le poignet, elle fuit à travers la pièce et disparut de notre vue.
Les Arméniens ont la réputation d’être des hommes vaillants et d’avoir toujours été un peuple courageux qui a accompli d’intrépides faits d’armes. Il faut croire qu’ils n’étaient désormais plus que l’ombre d’eux-mêmes, plus bons à grand-chose si ce n’est à boire et à escroquer les clients sur les bazars. C’est ce que j’avais entendu dire et ce que démontrait le fils de l’ostikan. Je ne parle pas ici de la façon dont il était venu exposer sa fiancée, mais de ce qui s’ensuivit.
Dès que Seosseres se fut éclipsée, Kagig s’effondra de nouveau près de notre nappe, entre mon père et moi, et regarda à la ronde avec un petit sourire satisfait de lui-même, interrogeant à la cantonade :
— Alors, hein ? Qu’en avez-vous pensé ?
L’entourage masculin de la jeune fille qui se trouvait à proximité se contenta de lui jeter des regards noirs, tandis que d’autres, près de nous, murmurèrent quelques paroles d’éloge respectueuses. Kagig fit le paon et se rengorgea comme si ces commentaires flatteurs lui étaient destinés en propre, après quoi il se mit en devoir d’aggraver son ébriété ainsi que la vilenie de son comportement. Ses constantes louanges relatives à sa princesse, délaissant peu à peu la beauté de son visage, en vinrent progressivement à l’évocation des attraits de parties bien différentes de sa personne. Ses petits sourires se muèrent en grimaces ouvertement lubriques, et ses lèvres en forme de limaces se mirent à baver d’envie. Bientôt, il fut si imprégné d’alcool et de désir qu’il se trouva en train de murmurer :
— Pourquoi attendre ? Pourquoi devrais-je patienter jusqu’à ce que ce vieux Dimirjian croasse ses serments devant nous ? Je suis déjà son mari, non ? Il ne m’en manque que le titre officiel. Alors, cette nuit, la nuit prochaine, quelle différence... ?
Brusquement, il s’arracha aux coussins sur lesquels il était affalé pour divaguer de nouveau à travers la salle et marcher pesamment jusqu’aux escaliers. Comme je l’ai déjà signalé, le palais n’était pas d’une construction particulièrement robuste. Aussi, toute personne soucieuse de dresser l’oreille – et je le fis – aurait pu entendre ce qui arriva ensuite. Cependant, aucun des autres invités, pas même l’ostikan ni les Circassiens qui auraient pourtant dû être les premiers intéressés à l’affaire, ne sembla prêter attention à l’abrupt départ de Kagig ainsi qu’aux bruits qui s’ensuivirent. Je les entendis pour ma part fort bien, tout comme mon père, resté sobre, et nos deux frères prêcheurs. En tendant l’oreille, je distinguai des chocs sourds et répétés, de petits cris et des ordres étouffés, suivis de protestations affolées, et bientôt de nouveaux cognements insistants et suivis qui finirent par se muer en un battement rythmique sans équivoque. Mon père et les frères se levèrent, je les imitai, et nous aidâmes oncle Matteo à en faire autant. Après quoi, nous allâmes tous les cinq prendre congé de l’hôte Hampig – lequel, totalement ivre, se fichait pas mal que nous fussions là ou pas – et regagnâmes nos appartements.
Nous passâmes la matinée du lendemain au bazar, toujours en compagnie d’Arpad. Le pauvre était héroïque de nous prêter ainsi assistance, car il était évident qu’il avait du mal à se remettre de la nuit particulièrement arrosée de la veille. Cependant, malgré une solide gueule de bois, il sut remplir avec efficacité son office de marchandeur durant une nouvelle série d’interminables transactions.
Nous achetâmes des selles, des paniers, des brides et des couvertures, et fîmes livrer le tout avec nos chevaux aux écuries du palais par des employés du bazar afin qu’ils fussent prêts pour notre départ. Nous fîmes également l’acquisition d’outrés de cuir destinées à transporter l’eau, ainsi que de nombreux sacs de fruits et de raisins secs, et d’imposants fromages de chèvre protégés de toute détérioration par d’épaisses couches de cire. Sur la suggestion d’Arpad, nous fîmes aussi l’achat d’un instrument appelé kamàl. Ce n’était rien d’autre qu’un rectangle pas plus grand que la paume de la main, fait de lattes de bois tel un petit cadre sans image, auquel pendait une longue corde.
— Tout voyageur, commença savamment Arpad, peut déterminer d’après le soleil ou les étoiles où se trouvent le nord, l’est, l’ouest et le sud. Vous allez vous diriger vers l’est et, chaque jour, vous jugerez de votre progression en fonction de votre vitesse de marche. Mais il vous sera quelquefois difficile d’évaluer si vous avez dévié de cet est absolu, en dérivant vers le nord ou vers le sud. Et c’est là que le kamàl pourra vous aider.
Mon père et mon oncle manifestèrent bruyamment leur surprise et leur intérêt, et Arpad se prit la tête à deux mains, ne pouvant supporter les bruits qu’ils émettaient.
— Les Arabes sont certes des infidèles, poursuivit-il, indignes de respect et d’admiration, mais ce sont eux qui ont mis au point cet utile appareil. Ici, vous en aurez souvent besoin, jeune monsieur Marco, aussi vais-je vous montrer comment vous en servir. Ce soir, quand les étoiles vont apparaître, tournez-vous au nord et levez le kamàl à bout de bras. Ajustez la distance qui le sépare de vos yeux en l’avançant et en le reculant, jusqu’à ce que le bas du cadre se confonde avec l’horizon septentrional, tandis que vous aurez calé en haut du cadre l’étoile Polaire. Ensuite, faites un nœud à la corde de telle sorte qu’en tenant ce nœud entre vos dents, la corde une fois tendue, le kamàl reste calé juste à cette distance.
— Très bien, maître Arpad, acquiesçai-je, docile. Et puis ?
— D’ici en partant vers l’est, le terrain est presque plat, aussi aurez-vous toujours plus ou moins un horizon rectiligne. Chaque soir, tendez le kamàl à la distance de ce nœud et positionnez le bas du cadre sur l’horizon nord. Si l’étoile Polaire est toujours sur le haut du cadre, cela prouvera que vous êtes vraiment à l’est de Suvediye. Si elle se trouve un peu au-dessus, c’est que vous aurez dévié vers le nord. Si, au contraire, elle se trouve plus bas dans le cadre, cela signifiera une dérive vers le sud.
— Cazza beta ! s’exclama mon oncle, admiratif.
— Le kamàl peut même faire davantage, ajouta le majordome. Fixez une étiquette marquée Suvediye sur le premier nœud que vous avez fait, jeune Marco. Quand vous arriverez à Bagdad, recalez votre instrument à juste distance, avec l’horizon et l’étoile Polaire aux extrémités du cadre, et faites un second nœud que vous identifierez comme étant celui de Bagdad. En répétant l’opération à chaque ville étape, il vous sera aisé de contrôler à tout moment votre dérive, méridionale ou septentrionale, par rapport au point d’où vous venez.
Considérant le kamàl comme un complément utile à notre équipement, nous payâmes gaiement le prix demandé, non sans qu’Arpad se fut consciencieusement livré au jeu du marchandage, jusqu’à faire descendre le montant à la somme presque risible de quelques shahis de cuivre. Nous continuâmes à acheter les nombreuses choses dont nous pourrions avoir besoin en cours de route. Au reste, grâce à la substantielle rallonge budgétaire que représentaient les bourses de musc de l’ostikan, nous nous payâmes le luxe de quelques petits extras et autres douceurs dont nous nous serions passés en temps normal.
Ce n’est que dans l’après-midi que nous retrouvâmes les participants au banquet de la nuit précédente, quand nous fumes de nouveau tous rassemblés à l’église Saint-Grégoire de Suvediye, pour la messe nuptiale. À en juger par les visages hagards des assistants et les grognements las qui perçaient de temps à autre, la plupart des hommes se ressentaient encore, tel Arpad, de leur intempérance au banquet de la veille. Le fiancé était le pire de tous. Je m’attendais à le voir satisfait, suffisant, ou, à l’inverse, à lui trouver un air coupable, mais il avait simplement l’air encore plus lourdaud que d’habitude. Quant à la fiancée, elle était si pesamment voilée que je ne pus voir son expression, mais son élégante mère et les différentes femmes de son entourage lançaient des regards excédés à travers les fentes de leur tchador.
Le mariage se déroula sans incident, et nos deux frères, presque méconnaissables sous l’habit tapageur et voyant de l’Église arménienne, aidèrent efficacement le métropolitain dans la conduite de son office. Après quoi tout le monde se transporta de l’église jusqu’au palais pour un nouveau banquet. Cette fois, bien sûr, les invitées (toutes, hormis les femmes musulmanes) furent admises à partager les festivités. Là encore, il y eut d’agréables distractions : les acrobates et leur musique, mais aussi des illusionnistes, des chanteurs et des danseurs. Avant que la soirée fut entamée, les jeunes mariés – lui, arborant un air contrit, elle, semblant encore plus abattue qu’aurait dû l’être la fiancée d’un pareil butor – virent leurs mains solennellement jointes par le métropolitain qui, après avoir prononcé à leur intention une nouvelle prière arménienne, les entraîna vers l’escalier en direction de la chambre nuptiale, escortés de quelques plaisanteries grivoises et d’encouragements jetés du bout des lèvres par les assistants.
Cette fois, la salle de banquet demeura suffisamment bruyante – musiciens et danseurs s’en étaient chargés – pour que même mon oreille attentive ne pût capter le moindre son dénotant une consommation du mariage. Pourtant, au bout d’un moment, on entendit par-dessus la musique elle-même un certain nombre de sons lourds et ce qui pouvait s’apparenter à un hurlement assourdi. Et voici que, soudain, Kagig surgit de nouveau, débraillé, les vêtements en désordre, comme s’ils avaient été ôtés avant d’être remis n’importe comment. Il arriva en trépignant rageusement dans les escaliers puis dans la salle, fonça sur la première carafe de vin qui se trouva à portée de sa main et, dédaignant l’usage d’un verre, la vida à même le goulot, à la verticale de son gosier.
Je n’étais pas le seul à l’avoir vu faire son entrée. Mais je pense que les autres invités, stupéfaits de voir un mari délaisser sa jeune épouse au cours de leur nuit de noces, firent dans un premier temps mine de ne pas le remarquer parmi eux. Cependant, il se mit à jurer et à proférer des insultes si bruyamment – du moins ces mots arméniens me parurent y ressembler – que nul ne put continuer plus longtemps à feindre d’ignorer sa présence. Les Circassiens, irrités, se remirent à grogner, et, anxieux, l’ostikan Hampig cria quelque chose comme :
— Par tous les diables, qu’est-ce qui ne va pas, Kagig ?
— Ce qui ne va pas ? s’exclama le jeune homme (on me le traduisit après coup, car il était trop enragé pour parler autre chose que l’arménien). Il y a que mon épouse s’est révélée être une traînée, une courtisane, voilà ce qu’il y a !
Plusieurs dénégations et protestations fusèrent, et les Circassiens laissèrent échapper des cris indignés de l’ordre de « Menteur ! » et « Comment osez-vous ? ».
— Ah ! parce que vous pensiez que j’allais me taire ? vitupérait Kagig, me dit-on par la suite. Elle a pleuré durant toute la cérémonie derrière son voile, parce qu’elle savait que j’allais bientôt tout découvrir ! Elle pleurait toujours quand nous sommes entrés dans la chambre, car le moment de la révélation était imminent ! Elle continuait de pleurer pendant que nous nous dévêtions, sûre désormais que sa perfidie allait éclater au grand jour ! Elle a pleuré encore plus fort quand je l’ai embrassée. Et, au moment crucial, elle n’a pas poussé le cri qu’elle aurait dû pousser ! J’ai donc procédé à des investigations plus précises et n’ai senti aucune marque de virginité en elle, je n’ai vu aucune trace de sang sur le lit, et...
L’un des hommes de la famille proche de Seosseres l’interrompit en criant :
— Nom de Dieu, chien de bâtard d’Arménien, mais tu ne te souviens même plus ?
— Je me souviens qu’on m’avait promis une vierge ! Et vos pleurs ou vos cris ne changeront rien au fait qu’elle a été possédée par un autre homme avant moi !
— Espèce d’exécrable diffamateur ! Moins que rien ! hurlèrent les Circassiens, écumants de rage. Notre sœur Seosseres n’a jamais approché un homme !
Ils voulaient tous sauter à la gorge de Kagig, mais d’autres invités les retenaient à grand-peine.
— Alors, elle s’est déflorée seule avec un godemiché ! tonna sauvagement Kagig. Avec un piquet de tente ou un concombre, ou l’une de ces sculptures haramlik ! C’est bien la seule chose dont elle pourra user, désormais !
— Vile pourriture ! Taré ! éructaient les Circassiens, luttant contre ceux qui s’efforçaient de les maintenir à distance. As-tu fait du mal à notre sœur ?
— J’aurais dû ! fulmina-t-il. C’est ça ! J’aurais dû lui couper la langue, sa langue de vipère, et la lui fourrer entre les jambes. J’aurais dû faire bouillir de l’huile et la lui renverser dans l’orifice profané. J’aurais dû la clouer vive sur les portes du palais.
À ces mots, certains de ses proches l’attrapèrent et, le secouant comme un prunier, lui demandèrent rudement :
— Arrête tes bêtises ! Que lui as-tu fait ?
Il se débattit, se libéra de leur étreinte et remit en place ses vêtements avec dédain.
— Rien d’autre que ce qu’un mari cocu est autorisé à faire en un tel cas, et je vais bien sûr exiger l’annulation de ce mariage factice !
Cette saillie fut le signal d’une empoignade générale, fleurie d’épithètes volant bas, qui mit aux prises non seulement les Circassiens, mais avec eux les Arabes et les Arméniens. Ce fut alors un tel tumulte hérissé de tirages de cheveux et de barbes, d’horions et de tiraillements de vêtements qu’il s’écoula de longues minutes avant que quelqu’un réussît à reprendre suffisamment le contrôle de lui-même pour parler de façon cohérente et expliquer à ce détestable mari ce que, dans son ivrognerie, il avait lui-même accompli, avant de l’oublier. Ce fut son père, l’ostikan Hampig, qui, en pleurant, lui annonça :
— Oh, infortuné Kagig, c’est toi-même qui as défloré la jeune fille, la nuit dernière. Tu as trouvé judicieux et distrayant d’anticiper sur tes droits d’époux. Tu es monté à l’étage et tu l’as forcée dans ta couche, avant de venir t’en vanter ici même, dans cette salle. J’ai dû payer chèrement de ma personne pour persuader ses proches de ne pas te poignarder, précipitant ainsi son veuvage ! La princesse n’a pas commis le moindre péché. C’est toi ! Et toi seul !
Les injures, dans la salle, redoublèrent :
— Cochon !
— Charogne !
— Pourriture !
Kagig était devenu tout pâle, et ses grosses lèvres se contractaient convulsivement. Alors, pour la première fois depuis que je le connaissais, je le vis se comporter en homme. Il fit montre d’un réel chagrin et exigea que l’on se vengeât effectivement de lui, qu’on le châtiât comme le méritaient ses actes, criant cette phrase terrible :
— Que les charbons de l’enfer brûlent sur ma tête ! J’aimais vraiment la belle Seosseres, et je lui ai coupé le nez et les lèvres !